Fleurs d’or
2 décembre 2018

Nature morte de chrysanthèmes

Cette photographie est le résultat d’une étude que j’ai menée sur le thème de la nature morte. J’ai choisi un bouquet de chrysanthèmes, à la fois parce qu’il faisait partie de mon quotidien et parce que la signification de ces fleurs étoilées et rayonnantes est ambivalente. Étymologiquement « fleurs d’or », elles sont dans notre culture symbole de deuil.
Ce mouvement d’inversion se retrouve dans le procédé du négatif. Historiquement, aller du négatif vers le positif, c’est chercher à parvenir à l’illusion de la réalité. Ici, je suis parti d’un positif numérique et l’ai transformé en négatif en post-production. Par ce chemin inverse à celui des dispositifs analogiques, j’ai cherché à parvenir à une illusion d’irréalité. En assumant cette irréalité, on peut mettre de côté la volonté de dire une vérité sur l’objet photographié et tenter d’objectiver une subjectivité.
Au milieu du XIXe siècle, certains calotypistes avaient une fascination pour le négatif1. Henri Le Secq (1818-1882), par exemple, a voulu ses négatifs comme des œuvres achevées2. Dans ses natures mortes les objets sont transformés, le vin devient eau cristalline et les amas de fleurs semblent sortir d’un magma de lumière. Ses négatifs ont une puissance graphique et onirique qui laissent sans saveur les positifs qu’on a pu en obtenir.
Dans ma photographie des chrysanthèmes, le négatif redonne à cette fleur du monde des morts une positivité de luminescence. En concentrant les ombres devenues lumière dans les fleurs, celles-ci semblent irradier.

Mais il ne suffit pas de jouer sur le négatif pour que ce bouquet de chrysanthèmes exprime toute sa potentialité. Comme pour toute nature morte, il est nécessaire de travailler la notion de matérialité.
J’apprécie particulièrement l’approche de Kim Chong-Hak qui utilise l’artifice de la peinture dont « la matière est indissociable de la couleur, de la ligne, du trait »3 pour exprimer l’énergie qu’il a ressentie lors de ses déambulations dans la nature.
En photographie, et d’autant plus dans le cas d’une nature morte, la seule matérialité que l’on a à disposition pour traduire l’énergie qu’on ressent est celle des objets représentés. Ainsi, j’ai utilisé tous les artifices de la photographie pour que la matière dégage la force fantasmagorique que j’ai d’abord subjectivement expérimentée.
Pour l’éclairage, j’ai choisi la lumière solaire. D’abord par évidence mais aussi pour son caractère enveloppant. Couplée à une profondeur de champ importante, toutes les fleurs sont à la fois nettes et mises en volume.
La composition de l’image met en scène la matière des fleurs. Le bouquet a une forme générale de demi-cercle. Les fleurs sont vues à des étapes différentes de leur agonie et sous des angles très variés. Certaines sont négligemment posées sur les autres, certaines se lancent au bout de leur tige. Le décor est un espace abstrait avec des surfaces floues et unies comme dans les toiles de Giorgio Morandi sauf qu’elles ne sont pas ici construites en perspective. Il y a une logique de succession de plans. Les trois dimensions sont le cache au premier plan qui monte jusqu’au premier tiers de l’image, le bouquet et puis le fond. Cette structuration stricte est exacerbée par le format carré. Les seules traces de perspective résident dans les contrastes d’ombre et de lumière des fleurs et dans la représentation mentale de la succession des plans. L’idée est d’assumer l’artificialité du décor sans aller jusqu’à en dévoiler son envers comme dans Made In Germany de Jonas Von Der Hude. Il s’agit de ne pas faire du décor un simple élément graphique, presque tourné en dérision, mais de s’en servir pour accentuer la gravité de la photographie. À l’image des compositions de Jaromír Funke (1896-1945), les objets sont plongés dans l’obscurité et sans appuis apparents. Les jeux des lumières viennent les révéler4.

Notes
1.
Michel Frizot, « L’Image inverse. Le mode négatif et les principes d’inversion en photographie, Études photographiques, no 5, novembre 1998.
2. Parmi la série de quarante natures mortes dont on n’a conservé que les négatifs, j’aime particulièrement Pichet, verre et pipe et Fleurs.
3. Carte blanche à Kim Chong-Hak, Paris, Reunion des musées nationaux – Grand Palais, 2018, p. 8.
4. Voir l’analyse du travail de Jaromír Funke que Margaux Jamin fait dans son mémoire La Photographie de nature morte contemporaine. Vers une hyperréalité, soutenu en 2017 à l’école nationale supérieure Louis-Lumière.